Philippe le Bel est le petit-fils de Saint-Louis : il s'inspire de cet auguste grand-père mais s'en distingue aussi. Dès lors que le roi de France descend d'un saint, il n'est plus
seulement le suzerain des suzerains, il a une place à part, indiscutable. Philippe est un homme pieux et réfléchi, ennemi de la précipitation, des foules et des
discours enflammés, mais ferme, voire impitoyable, dans ses décisions. Il laisse ses gens traiter, écoute beaucoup, et se place en arbitre qui tranche à la fin des
débats. Cette rigueur n'empêche ni la duplicité, ni le cynisme, ni les arrière-pensées Sous son règne, on ne peut pas dire que la France bascule dans la
modernité, mais il faut reconnaître qu'elle fait un grand pas en avant. Du reste, à la lumière de faits comme l'arrestation des Templiers, on peut mesurer le chemin
parcouru depuis les premiers Capétiens, simples seigneurs parmi les seigneurs, à la tête de domaines plutôt restreints.
Le règne est marqué par deux grandes affaires : le conflit avec la papauté (qui s'installe en Avignon !) et le procès des templiers. Il est émaillé aussi de petites affaires
non négligeables (la monnaie, les Juifs, les Lombards). Petites et grandes, ces affaires ont l'argent comme dénominateur commun : argent qui prend la direction de Rome ; argent
emprunté aux Juifs, aux Lombards et aux Templiers, dettes éteintes par expulsion ou par condamnation des créanciers ; argent " créé " par la dévaluation
de la monnaie.
Seule l'affaire des brus adultères échappe à la règle : il n'est pas question d'argent ou de morale ici, mais de légitimité dynastique : qu'un
soupçon de bâtardise entache la naissance d'un héritier, et le trône peut vaciller
Sous Philippe le Bel, donc, le pouvoir royal continue de s'affermir, notamment par le développement de l'administration et du domaine royal. Volonté et ouverture du roi, ou simple
coïncidence, le règne voit s'imposer nombre de personnalités dont le nom restera dans l'histoire (Pierre Flote, Guillaume de Nogaret, Enguerrand de Marigny)
Des institutions plus modernes se mettent en place, ou tout au moins, évoluent : le parlement, sans devenir l'institution qu'on connaît aujourd'hui, prend la mesure de
l'évolution de la société, de la complexification du droit : il se sédentarise et juge de plus en plus hors de la présence du roi ; la chambre des comptes
s'occupe de la gestion des finances publiques. Elle établit des taxes pour les exportations, soumet les terres de l'Église à une redevance (les décimes), introduit une
taxe pour toute vente, et réalise des manipulations monétaires en changeant le poids ou le taux des métaux précieux des pièces sans en changer la valeur
Sur le plan militaire, l'éternelle opposition avec les Plantagenêts connaît une période de calme, avant la tempête successorale qui s'annonce. Philippe le Bel
s'est résolument tourné vers la Flandre où il connaît des fortunes diverses : battu à deux reprises en 1302 (Bruges, Courtrai), il remporte une victoire à
Mons-en-Pévèle (1304), ce qui lui permet de mettre la main sur Lille, Douai et Béthune (Traité d'Athis-Mons). En fait, c'est surtout par son mariage qu'il agrandira le
domaine royal (Comté de Champagne et Navarre), accessoirement par achat (comté de Chartres)
Au cours d'une partie de chasse en 1314, Philippe est atteint d'un malaise, auquel il ne survivra que quelques semaines. De ce règne riche en faits, on garde une impression d'impuissance
à percer le caractère de ce roi, présenté comme pieux et manipulable, ou comme machiavélique et sans scrupules. Un roi silencieux, mystérieux.
Marguerite, Blanche et Jeanne sont les trois brus de Philippe le Bel, épouses respectives de Louis (futur Louis X), Charles (futur Charles IV) et Philippe (futur Philippe V). Blanche et
Marguerite entretenaient une liaison adultère avec les frères D'Aunay : on a parlé de débauche à la Tour de Nesle (Paris, rive gauche de la Seine, face à
la tour du Louvre) mais le lieux des faits est incertain.
Toujours est-il que, sans doute dénoncées par Isabelle, la fille du roi, Marguerite et Blanche sont convaincues d'adultère, Jeanne de complicité. Les deux
premières sont tondues et emprisonnées, la dernière est simplement placée en résidence surveillée. Marguerite décède en prison, sans doute victime de mauvais traitements, bien qu'un
assassinat direct ne soit pas exclu ; Blanche est libérée après sept ans de détention, et prend le voile ; Jeanne est finalement pardonnée et devient reine de France. Quant aux deux amants, ils sont mutilés (leurs sexes tranchés sont jetés aux chiens !),
torturés puis exécutés.
La sévérité des sentences est à la mesure des risques mortels qui auraient pu atteindre la dynastie : comment Louis ou Charles auraient-ils pu prouver leur
paternité en cas de naissance ?
Une généalogie compliquée
Comme on le voit ci-dessus, le réseau des alliances croisées entre la France et l'Angleterre, censé garantir la paix par la
parenté, est devenu une pelote inextricable : en l'absence d'héritier direct pour les fils de Philippe le Bel, il va bientôt se transformer en piège successoral et
précipiter les deux pays dans un interminable conflit