En tant que religion autonome et ritualisée, on peut dire que le Christianisme existe indéniablement au deuxième siècle, mais depuis quand ? Issu du Judaïsme,
à partir de quand n'en fait-il plus partie ? Est-ce un éloignement progressif qui fait qu'un jour on ne se reconnaît plus comme semblables, est-ce un événement
fondateur ou une suite de coups de boutoir ?
Jésus de Nazareth n'a pas voulu créer une nouvelle religion
Jésus était Juif, sa prédication était totalement à l'intérieur du Judaïsme. Il proposait une nouvelle lecture des Ecritures juives, certes, mais ne
les remettait pas en question. Jésus est mort juif, et sa résurrection, qu'on y croie ou pas, ne change rien non plus à cet état de choses. Ses disciples sont des
Juifs, de stricts observant de la Torah, et même après la mort de leur maître, ils n'ont jamais forgé le projet de sortir du Judaïsme.
Une séparation en trois temps
Au départ, ce qu'on peut appeler protochristianisme n'est qu'une secte juive comme il en existait beaucoup à l'époque. Ce qui va précipiter la rupture, c'est d'abord
l'échec manifeste de la prédication auprès des Juifs : peu se convertissent et le groupe des disciples de Jésus s'en trouve menacé de disparaître, tout
simplement. C'est dans climat qu'intervient le virage paulinien (50-60), qui consiste à se tourner délibérément vers les païens : quand Paul de Tarse impose cette
orientation, a-t-il conscience qu'il rend la rupture inéluctable ?
Car si à l'époque on peut être à la fois " Chrétien " et Juif (Juif d'origine, donc circoncis, mais ne respectant pas forcément toute la loi juive), ou
encore " Chrétien " et ex-païen, il n'est pas possible d'être à la fois Juif et non-Juif ! En réunissant des fidèles incompatibles entre eux, les
Chrétiens s'engagent dans la voie de l'indépendance, à plus ou moins long terme.
Le processus de rupture, c'est ensuite la destruction du Temple de Jérusalem (70). Le Judaïsme se réorganise alors autour du courant pharisien, mettant fin ou presque à
la diversité des sectes qui prévalait jusque là.
La séparation, c'est enfin la révolte juive de Bar Korbach. Les Chrétiens ne participent pas au soulèvement, ce qui indique qu'ils se sentent déjà
différents, et une fois la révolte matée, ils vont chercher à introduire cette distinction des religions dans l'esprit des Romains. Dans le même temps, un
certain Marcion, par son extrémisme paulinien, va forcer l'Eglise naissante à fixer ce qui deviendra le Nouveau Testament
La révolution chrétienne
Le message chrétien qui va aboutir au Christianisme est révolutionnaire dans le sens où il va fendre en deux le socle de la civilisation antique : séparation du
politique et du religieux, distinction entre spirituel et temporel, entre corps et esprit
Dans le monde antique, qu'on soit païen ou Juif, il y a confusion du politique et du religieux, tant et si bien qu'un Messie, aujourd'hui considéré comme relevant du domaine
religieux, était alors aussi un leader politique potentiel, et il n'est pas exclu que le sort de Jésus soit lié à cette double dimension, synonyme de troubles
possibles à l'ordre public. Quand les Juifs évoquent le royaume de Dieu, ils entendent un royaume terrestre, centré sur Jérusalem, et plus particulièrement sur
le Temple ; là encore, concrètement, qui dit avènement du royaume de Dieu dit remplacement du pouvoir romain... Rien de tout cela dans le message chrétien : " Mon royaume
n'est pas de ce monde " aurait dit Jésus à Pilate.
La séparation du corps et de l'esprit va ouvrir la voie à la remise en cause de la Torah chez les Chrétiens d'origine juive : la circoncision devient celle du cœur, les
interdits alimentaires perdent leur importance, l'appartenance ethnique au peuple Juif aussi.
Plus généralement, cette révolution culturelle va permettre une nouvelle lecture, allégorisante, de la Bible, qui s'apparente à une captation de
l'héritage juif, à une réappropriation. Une fois séparé du Judaïsme, le Christianisme va garder et développer cette sorte de dualisme, qu'on
retrouvera dans la fixation progressive du dogme, dans la lutte contre les hérésies (double-nature du Christ, double volonté)