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Enguerrand de Marigny (v 1260 - 1315)


Enguerrand de Marigny est issu de la petite noblesse. Il entre au service du chambellan de Philippe le Bel, Hugues II de Bouville, avant de devenir panetier de la reine.

Sa carrière s'accélère à la mort de Pierre Flote : Enguerrand devient grand conseiller du roi, puis co-adjuteur du royaume, puis gardien du Trésor, enfin Chancelier de France. Il participe à toutes les entreprises de Philippe IV, même les plus impopulaires, et engrange les jalousies et les rancœurs.

Du vivant de Philippe le Bel, qui lui accordait toute sa confiance, aucune calomnie n'a pu l'atteindre. Dès l'avènement de Louis X, il tombe en disgrâce, sous l'impulsion de Charles de Valois, oncle du roi Louis, et avec la complicité de son propre frère, l'évêque de Marigny. Les accusations liées à sa fonction ne tenant pas, il est accusé de sorcellerie, et condamné à mort. Il est pendu au gibet de Montfaucon (Nord-est de Paris) le 30 avril 1315.

Enguerrand de Marigny est réhabilité par Philippe V.


Acte d'accusation en 41 points
Extrait des Grandes Chroniques de France


Des articles qui furent proposés contre Enguerran.

Adecertes en ce cours de temps, c'est assavoir le samedi devant Pasques fleuries, fu amené Enguerran de Marigni du Temple au bois de Vincennes devant Loys roy de Navarre et moult de prélas et de barons du royaume de France, pour luy ilec assembler. Et lors par le commandement du conte de Valois proposa maistre Jehan Hanière contre Enguerran de Marigni, les raisons et les articles que on luy avoit enjoint ; et premièrement prist son theume de ceste auctorité : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam. " Non pas à nous, sire , non pas à nous , mais à ton " nom donne gloire. " C'est le François de cest latin. Et après ce, prist les sacrifices d'Abraham et de Isaac son fils ; et après ce, prist les exemples des serpens, qui degastoient la terre de Poitou au temps saint Hilaire, évesque de Poitiers ; appliqua et accomparagea les serpens à Enguerran et à ses créatures, c'est assavoir ses parens et sesaffins. Et ice dit, si descendi sus le gouvernement du royaume du temps Enguerran ; et après ce, les cas et les forfez raconta en général qui s'en suivent :

Premièrement. Le roy Phelippe en son vivant dist que Enguerran l'avoit deceu et tout son royaume ; et pluseurs fois l'en trouva-l'en plorant en sa chambre. Et pour ce , ne le voult-il pas faire son exécuteur.

Le secont article. Que au vivant le roy, quand il trayoit à mort, il roba le trésor du Louvre, à six hommes toute une nuit. Et le fist porter là où il voult à son commandement.

Le troisiesme. A la derrenière voye de Flandres, il parla au conte de Nevers tout seul aux champs, lequel luy donna deux barris esmailliés d'argent et pluseurs joiaux, et loua le retour et fist l'ost de France retourner sans riens faire.

Le quatriesme. Quant il fu venu, il conseilla prendre la subvencion, dont le menu peuple fu malement grevé.

Le cinquiesme. Quant le roy l'envoya au pape, il porta des deniers du roy une somme d'argent en laquelle il avoit en or trente mil livres, et puis n'en contesta riens, ainsois le retint.

Le sixiesme. Quant le roy envoya à monseigueur Raimont de Gothj quinze mille florins par ledit Enguerran, et quant il fu là, il le trouva mort : si les retint, et puis n'en compta.

Le septiesme. Que il fist séeler par monseigneur Guillaume de Nougaret, adonc chancelier nostre seigneur le roy, huit paires de lettres et ne pot savoir que il séela.

Le huitiesme. Que par luy estoient tous les officiels ès offices du roy, de quelque manière que il fussent.

Le neuviesme. Que le roy li donna à deux fois cinquante cinq mil livres, pour sa voie de Poitiers, avec tous ses costs et despens.

Le dixiesme. Quant le roy li donnoit terre, il faisoifprisier à deux cens livres ce qui bien valoit huit cens.

Le onziesme. Que un marchéant faisoit contraindre pluseurs marchéans par lettres des foires de Champaigne, pour deniers que eux li devoient ; lesquels donnèrent à Enguerran huit mil livres, et il furent délivrés. Et le preudomme fu mis en Chastellet cinquante jours en prison, et luy convint jurer, ainsois qu'il en issist, que jamais n'en seroit nouvelle et que rien n'en demanderoit.

Le douziesme. Dix-huit vins dras furent acquis au roy par forfaiture ; il furent aportés à Enguerran, né oncques puis n'en compta.

Le treiziesme. Que la terre de Gaillefontaine, qui valoit douze cens livres, ne fu prisiée que à huit cens livres, et de tant fu deceu monseigneur de Valois.

Le quatorziesme. L'abbé de Sainte-Caterine aussi fu déceu.

Le quinziesme. De l'eschange du prieur de Saint-Arnoul en tele manière fu déceu.

Le seiziesme. Que le roy envoia à la contesse d'Artois unes lettres esquelles il luy demandoit certaines besoignes ; et Enguerran mist dedens une annexe, et luy mandoit le contraire, et que il la garantissoit devers le roy de tous poins.

Le dix-septiesme. Que madame d'Artois luy donna quarante mil livres que la ville de Cambray luy devoit d'une amende, et que le roy ne luy vouloit donner congié de lever l'amende dessus dite, et Enguerran la leva tout outre.

Le dix-huitiesme. Que il donna le conseil de madame de Poitiers prendre, ensi come il fu fait.

Le dix-ncuviesme. Qu'il obligea sa terre de Foilloy, à vint-deux ans, à rendre l'argent dessus dit, et en donna lettres à la contesse, et depuis avint qu'il eust les lettres par devers lui.

Le vintiesme. Que pour paour de plus perdre, madame d'Artois luy donna la haulte justice de Croisilles et de Biauvais, avec le marchié de Biauvais.

Le vint-et-uniesme. Les Crespinois d'Arras luy donnèrent quarante-huit mil livres ; mais il les cuidièrent avoir donnés au roy.

Le vint-et-deuxiesme. Que le roy porta à ses frères trente mil livres ; mais il n'en avint nul, quar Enguerrant les ot par devers luy.

Le vint-troisiesme. Que le roy luy donna la garde d'Estouteville à treize ans, qui bien valoit quarante-six mil livres.

Le vint-quatriesme. Que le roy luy donna le tiers denier de certaines foires en Normendie, qui bien valoit soixante mil livres.

Le vint-cinquiesme. Que le roy luy donna pour faire faire son ostel et son palais de Paris, dix mil livres.

Le vint-sixiesme. Qu'il tolli aux voisins d'entour, des maisons qui bien valent cent livres de rente par an et plus.

Le vint-septiesme. Que les bourgois de Boen avoient forfet une franchise qui estoit en la ville ; et il luy donnèrent trente mil livres et ensi orent leur franchise.

Le vmt-huitiesme. Le roy donna à messire Beraut de Marcueil douze cens livres de terre prise à Chailly, et il les vendi à messire Enguerran sept mil livres, dont il ne paia que quatre mil. Et de ces douze cens livres de terre failloit à asseoir soixante-douze livrées de terre, pour lesquieles il prist soixante-deux villes à clochiers en la chastellerie de Montlehery.

Le vint-nueviesme. A mestre Raoul de Poi qui avoit une maison à Tilly que messire Enguerran voult avoir, il luy fist donner une forfeture de quatre mil livres et un chastel en Bretaigne qui bien valoit quatre mil livres.

Le trentiesme. Que du tournoi de Compiègne il fist aporter le remanant des garnisons nos seigneurs en son hostel.

Le trente-et-uniesme. Messire Jacques Laire avoit sus le trésor le roy quatre cens livres de rente ; et luy en devoit-on dix-neuf cens livres d'arrérages ; et il les vendi à monseigneur Enguerran trois mil livres à héritage à tousjours ; et il s'en paia tantost du trésor le roy. et ainsi ne luy cousta que onze cens livres.

Le trente-deuxiesme. Que, en la. conté de Longueville lès Giffart, le roy ne luy cuida asseoir que six cens livres et il en i a deux mil.

Le trente-troisiesme. Madame Blanche de Bretaigne lui donna un moult biau manoir, pour miex besoignier à court.

Le trente-quatriesme. Que de la pierre de Vernon il fist mener quatre mil pierres à Escouies, et cinquante-deux images chascune du prix de quarante livres.

Le trente-cinquiesme. Que des forés du roy il a osté tout le plus bel.

Le trentc-sixiesme. Que le séneschal d'Auvergne luy donna set cens livres.

Le trente-septiesme. Une femme de Sens qui avoit forfait cors et avoir, luy donna huit cens livres et ainsi fu assoute.

Le trente-huitiesme. Que un bidaut estoit accusé à court de pluseurs cas, il luy donna pluseurs dons et ainsi fuassous.

Le trente-nueviesme. Que il fist pluseurs estans en Normendie, esquiex il ajousta pluseurs héritages du roy.

Le quarantiesme. Que il peupla lesdis estans des poissons des estans le roy, et en i mist jusques à la value de dix mil livres.

Le quarante-et-uniesme. Que il avoit fait commandement aux trésoriers et aux maistres des comptes, que pour mandement que le royfesist, que il n'obéissent sé il ne véoient ainsois son séel.