De la précision des dates en Histoire


Perçue tantôt comme un test de mémoire pour écoliers au supplice (Marignan 1515), tantôt comme une érudition un peu stérile, voire pédante, l'Histoire est injustement réduite à une accumulation de faits et de dates, respectivement affublés d'une objectivité naturelle et d'une précision d'horlogerie, le tout gelé dans un passé immuable. Les choses ne sont peut-être pas aussi simples.

La date est le fruit empoisonné de l'Histoire.

Quelle est la valeur une date ? N'est-elle qu'un marqueur temporel ? Prenons un exemple quotidien : la date de péremption d'un produit alimentaire. Cette donnée n'est qu'une durée théorique de conservation du produit, appliquée à la date de sa fabrication, c'est à dire qu'elle renseigne plus sûrement sur cette date de fabrication que sur le moment précis où le produit va devenir impropre à la consommation.

Quelle est l'utilité d'une date ? D'une date précise ? Ignorer si tel événement est antérieur ou postérieur à tel autre peut s'avérer préjudiciable à la compréhension d'un phénomène ou d'une pensée, mais ne pas connaître avec certitude la date de naissance de Cléopâtre ne peut guère gêner que les astrologues. Avant que ne se généralise l'état-civil dans les paroisses, on ne répertoriait que les naissances de nobles : pourquoi aurait-on consigné la date de naissance d'un inconnu comme Suétone ou Odoacre ? Dès lors, seule la mémoire des contemporains peut avoir accouché d'une date (le verbe n'est pas choisi au hasard, car la mémoire est un travail, et celui-ci peut-être imparfait, peut-être influencé, peut-être malhonnête…). L'absence de date précise est souvent un critère d'authenticité ; sa présence doit s'expliquer par des raisons objectives, faute de quoi l'on risque de s'appuyer sur une date inventée a posteriori à des fins symboliques, politiques ou autres.

Les dates sont pratiques, mais par nature, suspectes. L'espérance de vie des philosophes et théologiens de l'antiquité (Bouddha, Confucius, les philosophes grecs, les Pères de l'Église…), au moins égale à celle des populations occidentales actuelles, laisse plutôt rêveur. De là à penser qu'on a un peu " trafiqué " les dates de naissance pour leur donner une dimension patriarcale, il n'y a pas loin. Certes, il s'agit de domaines qui nécessitent une longue maturation de l'esprit, mais quand même…

Le mirage de l'objectivité des faits et des dates

Malgré des siècles de recul, de réflexion et de rationalisation, tous les spécialistes s'accordent sur le fait que l'objectivité absolue n'existe pas dans les sciences humaines. Il est donc évident que dans des temps reculés comme l'antiquité tardive ou le moyen-âge, où il n'y a pas de séparation entre le religieux et le politique, entre la théologie et l'histoire, où le concept même d'objectivité est souvent ignoré, les faits et dates mentionnés dans les témoignages contemporains nécessitent des recoupements rigoureux, et à défaut, un marquage clair de l'incertitude. Le piège ultime, c'est d'oublier la distance culturelle qui sépare les acteurs et témoins contemporains de faits d'une part ; celui ou celle qui les analyse d'autre part. La mort du Christ est un exemple emblématique : les témoignages d'époque permettent de déterminer plus précisément le jour de la crucifixion que l'année de cette crucifixion, car l'échelle du temps n'était pas la même qu'aujourd'hui, la perspective historique non plus.

L'étude de l'Histoire est donc tout sauf la visite d'un musée poussiéreux, et les capacités mémorielles de chacun n'on rien à y voir : on n'étudie pas l'histoire pour retenir des dates et briller en société, mais on retient des choses parce qu'on les étudie profondément, parce qu'on passe du temps à relativiser, critiquer, émettre des hypothèses, confronter ses analyses… et parce qu'on fait tout cela pour le plaisir.