Jeanne d'Arc est un personnage à part de l'histoire de France. Tout ce qui la concerne oscille entre matériel et spirituel : un peu comme le Christ,
elle semble avoir une double-nature, et pour elle comme pour lui, il est toujours difficile de démêler l'historique du théologique. En outre, elle partage avec un autre
personnage historique, Charles Martel, la triste palme de la récupération xénophobe. Folklore tantôt naïf, voire niais, tantôt nauséabond,
hagiographie et faits attestés : parler de Jeanne d'Arc est toujours compliqué.
La jeune femme est née à Domrémy, dans les Vosges. Aucune source ne permet de déterminer exactement sa date de naissance. Il n'y a pas de registre paroissial de
Domrémy, comme le procès en nullité le prouve. Fille de Jacques d'Arc et d'Isabelle Romée, elle faisait partie d'une famille de cinq enfants : Jeanne, Jacques,
Catherine, Jean et Pierre.
À 13 ans, Jeanne affirme avoir entendu les voix célestes lui demandant d'être pieuse, de libérer le royaume de France de l'envahisseur et de conduire le dauphin sur
le trône. Après beaucoup d'hésitations, à 16 ans, elle se met en route. Elle échoue par deux fois à intégrer les troupes du Dauphin, avant de se
rendre à Chinon, où elle rencontre finalement Charles et lui prédit son destin. Après l'avoir fait interroger par les autorités ecclésiastiques
à Poitiers, où des matrones constatent sa virginité, et après avoir fait une enquête à Domrémy, Charles donne son accord sur son plan de
libération d'Orléans assiégée par les Anglais.
Arrivée à Orléans le 29 avril, elle apporte le ravitaillement et y rencontre Jean d'Orléans, dit " le Bâtard d'Orléans ", futur comte de Dunois. Elle
est accueillie avec enthousiasme par la population, mais les capitaines de guerre sont réservés. Avec sa foi, sa confiance et son enthousiasme, elle parvient à insuffler
aux soldats français désespérés une énergie nouvelle et à contraindre les Anglais à lever le siège de la ville dans la nuit du 7 au 8 mai
1429.
Après cette victoire, et le nettoyage de la vallée de la Loire grâce à la victoire de Patay, où elle ne participe pas aux combats, Jeanne d'Arc persuade le
dauphin d'aller à Reims se faire sacrer roi de France. Mais pour y arriver, il faut traverser des villes sous domination bourguignonne qui n'ont pas de raison d'ouvrir leurs portes, et
que personne n'a les moyens de contraindre militairement. Selon Dunois, la capitulation de Troyes, obtenue par une sorte de bluff, entraîne la soumission de Châlons-en-Champagne et
Reims. Dès lors, la voie est libre.
Le 17 juillet 1429, dans la cathédrale de Reims, en la présence de Jeanne d'Arc, Charles VII est sacré par l'archevêque Renault de Chartres. Le duc de Bourgogne, en
tant que pair du royaume, est absent, Jeanne lui envoie une lettre le jour même du sacre pour lui demander la paix. L'effet politique et psychologique de ce sacre est majeur. Reims
étant au cœur du territoire contrôlé par les Bourguignons et hautement symbolique, il est interprété par beaucoup à l'époque comme le
résultat d'une volonté divine. Il légitime Charles VII qui était déshérité par le traité de Troyes et soupçonné
d'être en réalité le fils illégitime du Duc d'Orléans et Isabelle de Bavière.
Dans la foulée, Jeanne d'Arc tente de convaincre le roi de reprendre Paris aux Bourguignons, mais il hésite. Une attaque menée par Jeanne échoue, et le roi finit
par interdire tout nouvel assaut : c'est une retraite forcée vers la Loire, l'armée est dissoute.
Jeanne repart néanmoins en campagne, à la tête de sa propre troupe et donc rien ne la distingue des chefs de guerres indépendants, elle ne représente plus le
roi. Elle lutte contre des capitaines locaux, mais sans beaucoup de succès. Poliment assignée à résidence, elle reprend les armes pour libérer
Compiègne du siège bourguignon : c'est là qu'elle est capturée et livrée aux Anglais, confiée à Pierre Cauchon
Le procès débute le 21 février 1431. Jugée par l'Église, elle reste néanmoins emprisonnée dans les prisons anglaises, au mépris du droit
canon. Si ses conditions d'emprisonnement sont particulièrement difficiles, Jeanne n'a néanmoins pas été soumise à la question pour avouer : cette surprenante
absence de torture, pourtant courante, a servi d'argument aux tenants d'une origine noble de Jeanne d'Arc. Les bourreaux n'auraient pas osé porter la main sur elle
Les enquêteurs, conduits par l'évêque de Beauvais, Mgr Cauchon, ne parviennent pas à établir un chef d'accusation valable : Jeanne semble être une bonne
chrétienne, convaincue de sa mission, différente des hérétiques qui pullulent dans un climat de défiance vis-à-vis de l'Église en ces temps
troublés. Le tribunal lui reproche par défaut de porter des habits d'homme, d'avoir quitté ses parents sans qu'ils lui aient donné congé, et surtout de s'en
remettre systématiquement au jugement de Dieu plutôt qu'à l'autorité ecclésiastique terrestre. L'Université de Paris, alors à la solde des
Bourguignons, rend son avis : Jeanne est coupable d'être schismatique, apostate, menteuse, devineresse, suspecte d'hérésie, errante en la foi, blasphématrice de Dieu
et des saints. Par ruse, on obtient qu'elle signe une confession, mais constatant le subterfuge, elle se rétracte, devenant de fait relapse : le tribunal la condamne donc au
bûcher.
Le 30 mai 1431, elle est brûlée vive place du Vieux-Marché à Rouen. Le cardinal de Winchester avait insisté pour qu'il ne reste rien de son corps. Il
désirait éviter tout culte posthume de la " pucelle ". Il avait donc ordonné trois crémations successives. La première tue Jeanne d'Arc par intoxication au
monoxyde de carbone, les deux autres limitent les restes à quelques cendres et débris osseux, qui sont aussitôt dispersés dans la Seine.
En 1456, un second procès, décreté par le pape Calixte III, casse le premier jugement pour " corruption, dol, calomnie, fraude et malice " grâce au travail de Jean
Brehal. Le Pape avait ordonné à Thomas Basin, évêque de Lisieux, d'étudier en profondeur les actes du procès de Jeanne d'Arc. Après avoir
enregistré les dépositions de nombreux contemporains de Jeanne, dont les notaires du premier procès et certains juges, il déclare le premier procès et ses
conclusions " nuls, non avenus, sans valeur ni effet " et réhabilite entièrement Jeanne et sa famille.
Jeanne d'Arc est canonisée en 1920, et Pie XI la proclame sainte patronne secondaire de la France en 1922.
Jeanne d'Arc, usine à mystères
Depuis Jésus, aucun personnage historique n'aura généré autant de passions que Jeanne la Pucelle : des milliers de livres, thèses, théories fumeuses,
peintures, films, rumeurs Il y a tellement de choses qu'on ignore sur elle, que c'est un vrai boulevard pour l'imagination et la récupération. De plus, les sources
crédibles sont souvent divergentes ou incomplètes. Les minutes des deux procès sont les seules pièces conséquentes, mais on sait qu'elles sont entâchées de parti-pris, à charge pour le premier, à décharge pour le second.
Les mystères originels.
Sauf à prendre le parti de l'intervention divine, auquel cas tout est possible, il y a quelques points qui font débat :
Le fait qu'elle parle le Français, sache lire et écrire, alors que les simples villageois de Domremy et des environs parlent le patois Barrois et
sont souvent illettrés ;
Le fait qu'elle soit présentée comme une bergère, alors qu'elle-même, lors de son procès, déclare qu'elle n'a jamais
gardé d'animaux ;
Le fait qu'on parle d'une famille de "bons laboureurs", alors que le père, Jacques d'Arc, était qualifié de doyen et louait, outre des
terres, le château de l'Isle (archives de Lorraine) ;
Le fait qu'elle ait entendu des voix et qu'on ait bien voulu entendre la sienne ;
Le fait qu'elle monte à cheval et manie la lance ;
Ces cinq mystères renvoient à la même question : qui était-elle ? Une fille de bourgeois, instrumentalisée, formée au profit
du camp Armagnac ? Une bâtarde cachée, demi-sœur du Dauphin, sortie au bon moment pour faire pencher la balance du bon côté ? Une bergère illuminée ? La
première solution reste la plus crédible matériellement, même si les deux autres expliquent mieux qu'elle ait reconnu Charles, mêlé aux autres nobles.
Qu'on la présente comme une bergère peut être vu comme une parabole biblique : elle rassemble les troupeaux du Dauphin pour les conduire à la victoire. Et ce secret
entre Charles et Jeanne, est-ce une sorte de mot de passe, signifiant que l'opération " reconquête " a commencé, que tout est prêt ? Ou bien la connivence d'un
frère et d'une sœur ?
Mystères post-mortem
Tout commence dès l'exécution : on apprend des sources officielles que 800 hommes sont mobilisés pour tenir la foule à distance ; on peut lire aussi que Jeanne est
menée au bûcher le visage recouvert d'une sorte de cagoule, sur laquelle sont inscrits les qualificatifs de sa condamnation (Hérétique, relapse, apostate,
idolâtre) ; dans sa déposition, le bourreau signale enfin que le bûcher se trouve surélevé, et qu'il n'avait donc pas pu, à son grand regret, épargner
les souffrances à la suppliciée.
De là à penser que ce n'était pas celle qu'on croyait sur le bûcher de Rouen, il n'y a pas loin. Et plusieurs personnes ont prétendu être Jeannne,
rescapée ou ressuscitée : la plus sérieuse tentative est celles de Jeanne des Armoises, qui (ré)apparaît en 1456. Les propres frères de la pucelle la
reconnaissent comme leur sœur, elle sera fêtée à Orléans avant d'avouer la supercherie au moment de rencontrer le roi. Il y aura aussi Jeanne de Sermaises
La probabilité de retrouver des sources d'époque étant quasi nulle, on peut penser que les mystères de Jeanne ont un bel avenir...